Le Concert géopoétique - Échos et reflets.

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Description

Échos et reflets – Voyage contemplatif à travers la musicalité de nos espaces

 NOTES DE PROGRAMME par William Foy

 Le Concert géopoétique

Le Concert géopoétique est un ensemble à géométrie variable dont la mission est la mise en valeur du patrimoine bâti et des espaces naturels québécois par des évocations musicales de la nature.

Dans ce concert, Camille Poirier-Lachance joue sur un splendide violon Jean-Baptiste Vuillaume de 1867 avec un archet Louis Bazin, gracieusement mis à sa disposition par la compagnie Canimex Inc., située à Drummondville au Québec. Émilie Auclair quant à elle joue sur un magnifique violon Giovanni Battista Guadagnini de 1752 avec un archet Émile Ouchard, également mis à sa disposition gracieusement par la compagnie Canimex Inc., située à Drummondville au Québec.

Réflexions sur l’œuvre

Antonín Dvořák est né fils d’aubergiste dans le village de Nelahozeves en Bohême centrale, au début d’une époque d’émancipation culturelle tchèque suivant une longue période de domination par l’Empire d’Autriche. Il assiste dès son plus jeune âge à des prestations musicales villageoises qui laisseront leur marque dans l’esprit du compositeur tout au long de sa vie. Comme beaucoup d’artistes romantiques, Dvořák est un poète dans l’âme. Profondément attaché à son pays, il tiendra tête à l’hégémonie autrichienne jusqu’à faire de l’affirmation culturelle tchèque le principe même de toute sa production artistique.

Les Cyprès sont un cycle de lieder datant de 1865 basé sur des poèmes de l’écrivain tchèque Gustav Pfleger Moravský. Ces chants furent composés pour Josefína Čermáková, élève en piano de Dvořák dont le jeune compositeur s’était épris; cette passion ne fut hélas pas partagée. Des 18 morceaux écrits à l’âge de 24 ans, Dvořák en arrange 12 pour quatuor à cordes plus tard durant sa carrière. Empreintes de nostalgie, ces piécettes pastorales détonnent par rapport au style nationaliste des années de maturité. Bien que le compositeur revienne constamment à des thématiques champêtres dans la quasi-totalité de son corpus (notamment par l’opéra qu’il considérait comme « une œuvre utile à la nation »), dans les Cyprès on retrouve un Dvořák plus proche de Schumann ou de Schubert par ses épanchements lyriques et ses rêveries contemplatives. Cet amour juvénile semble s’exprimer à la fois pour une femme et pour un coin de pays : la Bohême. En 1884, soit trois ans avant la version pour quatuor à cordes des Cyprès, Dvořák avait acheté une maison de campagne où il passera dorénavant six mois par année. C’est dans un contexte éminemment bucolique que renaissent ces chansons, souvenirs d’anciennes idylles à présent sublimées en impressions pastorales de sa terre natale.

Ces Cyprès ont été enregistrés à l’été 2020 dans les espaces historiques de la Chapelle des Jésuites, au cœur du Vieux-Québec. Les évocations poétiques de Dvořák résonnent aujourd’hui dans plusieurs cultures, dont la nôtre. À l’écoute de ces mélodies slaves, on imagine facilement des paysages tchèques qui peuvent rappeler la profonde nostalgie de nos villages québécois. Ainsi les sinuosités du contrepoint romantique des Cyprès se transposent aisément dans les méandres de la rivière Beaurivage ou dans les collines de Saint-Jacques de Leeds.

Publiées d’abord en 1887 sous l’appellation Écho des chansons puis renommées Cyprès à l’occasion d’une réédition, ces douces vocalises pour quatuor à cordes traduisent bien la résonance sentimentale que put avoir la nature dans la vie personnelle et professionnelle de Dvořák. Un tel attachement à sa Bohême natale déjà présent en 1865 préfigure le nationaliste qu’il allait devenir; on n’y rencontre cependant pas encore les élans patriotiques qu’on lui connait.

Il faut dire que le jeune Antonín des années 1860 évolue en plein courant romantique qui véhicule une perspective du monde teintée d’émerveillement pour la nature. Il est à priori normal qu’une œuvre vocale comme les Cyprès donne lieu à des effusions d’amour pastoral. Cependant, c’est bien à travers des poèmes de Pfleger Moravský que Dvořák s’épanche ainsi; or cet écrivain est étroitement associé au courant littéraire Májovci prônant une liberté culturelle tchèque. Ainsi, le romantisme idyllique des Cyprès se mêle le plus naturellement du monde avec les prémisses d’une affirmation culturelle.

Il est important de spécifier à présent la nature de nos intentions esthétiques à l’intérieur du contexte social qui est le nôtre. Notre conviction est que tout artiste œuvrant à notre époque et sur le territoire du Québec évolue en pleine période de transformation sociale. Un changement de perspective quant aux réalités actuelles des autochtones d’Amérique s’opère en ce moment dans la pensée populaire québécoise et canadienne. L’existence concrète de ces multiples peuples dans le paysage politique et culturel du Québec gagne une attention nouvelle. En tant qu’artistes québécois, nous souhaitons aborder le thème de l’identité culturelle et encourager la libre expression des différentes expériences historiques dans toutes leurs manifestations sociales. Le sentiment d’appartenance qui émane de notre œuvre musico-visuelle constitue l’expression d’un amour pour une culture québécoise historiquement liée aux bassins versants des rivières Chaudière et Etchemin. Il s’agit d’un territoire traditionnellement occupé par les nations abénaquise et malécite. Nous sommes en faveur d’une émancipation sociale de ces peuples, comme nous sommes en faveur d’une émancipation sociale des Québécois. Ce projet musical, qui se veut une célébration du patrimoine rural québécois, ne reste pas indifférent à l’idée d’affranchissement culturel des Abénaquis et des Malécites et ne constitue aucunement une tentative d’appropriation de leurs appartenances territoriales. Nous laissons à ces communautés le soin d’exprimer leurs propres signes et discours culturels quant à leurs patrimoines respectifs, et ce par des processus artistiques et sociaux qui leur appartiennent.

Penchons-nous maintenant sur la naissance et l’évolution du style nationaliste chez Dvořák. Pour répondre à ses ambitions de compositeur, le jeune paysan tchèque dut d’abord apprendre à écrire la musique selon la plus pure tradition germanique. Il baigne d’ailleurs dès son arrivée à Prague dans un monde culturel dominé par la langue allemande et l’esthétique autrichienne. Cependant, cet ensemble de signifiants deviendra chez Dvořák une matrice pour l’élaboration d’œuvres reprenant des éléments de la tradition locale comme des mélodies folkloriques slaves. Cette mise en relation d’un style dominant avec la richesse et les couleurs d’une culture marginalisée permettront l’émancipation de cette dernière. Des harmonies évoquant la Bohême campagnarde allaient à présent être entendues dans toutes les salles de concert d’Europe, phénomène qui eut pour effet de faire connaître et d’encourager l’existence d’une culture tchèque jusqu’alors méconnue et réprimée. Dvořák, devenu un symbole de libération culturelle et sociale, jouera un grand rôle dans l’affirmation nationale des Tchèques.

Notre démarche artistique pour ce projet consiste à revisiter un certain héritage musical dit classique et faisant partie intégrante de l’imposante tradition culturelle du monde occidental, dans le but de mettre en lumière certains référents patrimoniaux québécois éclipsés par les aléas de la modernité. Ce concert virtuel constitue en quelque sorte une extrapolation de la démarche artistique de Dvořák de par notre volonté de célébrer la beauté de notre région.

Avant de continuer, rappelons que les villages qui apparaissent aujourd’hui aux portes des Appalaches ont accueilli des arrivants de différentes origines géographiques tout au long de l’Histoire du Québec. Il suffit de s’intéresser aux fondements culturels du patrimoine québécois pour y constater une diversité considérable d’influences tant dans nos us et coutumes que dans les particularités architecturales de nos bâtiments ancestraux. Célébrer la culture québécoise signifie donc raconter une mixité de vécus historiques se rattachant à une réalité commune.

Qu’on me permette, ici, une courte incursion dans les légendes familiales de mon grand-père Foy. Comme beaucoup de millénariaux québécois, j’ai grandi loin des univers de défricheurs qui abondent dans nos récits traditionnels. Mais bien que nous vivions aujourd’hui au rythme des autobus, le vrombissement du tracteur ne nous paraît jamais bien loin. Certaines expériences humaines issues d’un passé relativement récent semblent avoir élu domicile plus que jamais dans un héritage grandissant de contes populaires.

Marc Foy me raconte encore des histoires rocambolesques de sa famille canadienne-irlandaise à l’époque des affrontements entre orangistes et catholiques dans le contexte de la conscription de 1917. Il faut se replonger dans un univers socioculturel à fleur de peau pour mesurer toute la charge émotive des dynamiques relationnelles dans la campagne québécoise de jadis. Car, au temps de la Première Guerre mondiale, une allégeance pour la couronne britannique signifiait une prise de position quant au sort d’une bonne partie de la population paysanne et ouvrière. Or, il est connu qu’historiquement, les Canadiens irlandais tout comme les Canadiens français étaient généralement peu enclins à aller à la guerre, au contraire des Canadiens anglais. La fête des Irlandais le 17 mars devenait alors un symbole politique très à-propos. Une telle célébration culturelle pouvait ainsi donner lieu à des provocations de la part des orangistes. Il semble selon mon grand-père que les célébrations de la Saint-Patrick en ces années tumultueuses aient été souvent le théâtre de bagarres à poings nus organisées entre les habitants catholiques de Saint-Pierre de Broughton et une certaine population protestante et impérialiste issue du village de Kinnear’s Mills.

Ce récit invite sans doute à un début de réflexion sur le contexte colonial de fondation d’une société comme la nôtre. Pareille anecdote en dit long sur les origines d’une atmosphère sociale propre au Québec. S’il n’a pas connu ces événements lui-même, mon grand-père a tout de même grandi au sein de ce monde rural profondément politisé. Il aura connu les Beattie, une famille de colosses irlandais qui faisaient trembler les orangistes. Il aura entendu son père jouer du violon dans le style villageois qui devait égayer tant de soirées populaires. Une telle poignée de richesses humaines nous arrive quelques générations plus tard comme une échappatoire, il me semble, en ce siècle dénué de nature et inondé de technologie. Il est indéniable que ce genre d’immersion poétique dans un passé si intrinsèquement lié à notre écosystème social actuel est susceptible d’affecter notre rapport au temps.

Ainsi diverses histoires préexistantes peuvent résonner dans un contexte nouveau si elles incarnent ce même appel universel à la liberté. Il est pertinent pour nous de jouer une œuvre de Dvořák dans le sens où elle s’invite aisément dans la multitude des référents québécois quand il s’agit de nature et d’émotions paysannes.

On retrouve par ailleurs dans la culture tchèque une importante tradition de contes, tout comme chez les Québécois. Du personnage de Broughton à l’aubergiste de Bohême, il n’y a qu’un pas. Mais un pas réel tout de même, car les contextes historiques qui sous-tendent ces cultures ne sont forcément pas les mêmes. Il n’en reste pas moins amusant d’oser ce clin d’œil complice qui renvoie à une familiarité entre vécus collectifs.

Pour couronner ce voyage champêtre, voici deux poèmes pastoraux, l’un ayant servi de paroles au lied qui deviendra le onzième mouvement des Cyprès pour quatuor à cordes, et l’autre de Louis Fréchette, un contemporain de Dvořák qui dépeint naïvement l’hiver québécois du xixe  siècle. Notons une différence marquée de ton entre les deux textes : si dans ses Oiseaux de Neige, Fréchette fait écho aux rigueurs du climat, il traite la saison morte avec un émerveillement quasi enfantin, alors que dans les Cyprès de Moravský, le thème de la mort, symbolisé par ce conifère éponyme du recueil, reflète plutôt une grande mélancolie.

Un doux sommeil règne au pays (tiré de Cypřiše, recueil paru en 1861)

Un doux sommeil règne au pays sous cette claire nuit de mai
Une brise légère frôle les feuilles
La paix est descendue du ciel
Les fleurs se sont assoupies
Un chœur plein de mystère sourd du ruisseau
La nature entière médite à son bonheur
En tout lieu l’agitation s’est calmée
Les étoiles se sont unies, et la terre aborde le cercle céleste
Mais mon cœur, qui jadis connut la félicité parfaite, mon cœur, lui, est transpercé de douleurs

Février (tiré des Oiseaux de Neige, recueil paru en 1879)

Aux pans du ciel l’hiver drape un nouveau décor
Au firmament l’azur de tons roses s’allume
Sur nos trottoirs un vent plus doux enfle la plume
Des petits moineaux gris qu’on y retrouve encor

Maint coup sec retentit dans la forêt qui dort
Et, dans les ravins creux qui s’emplissent de brume
Aux franges du brouillard malsain qui nous enrhume
L’Orient plus vermeil met une épingle d’or

Fôlatre, et secouant sa clochette argentine
Le bruyant Carnaval fait sonner sa bottine
Sur le plancher rustique ou le tapis soyeux                                                                                           

Le spleen chassé s’en va chercher d’autres victimes
La gaîté vient s’asseoir à nos cercles intimes…
C’est le mois le plus court : passons-le plus joyeux !

 

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